Je pensais que le décaissement était surtout une affaire de chiffres. Combien retirer? Dans quel compte? Pendant combien d’années?
Jusqu’à ce que je réalise qu’une de ces questions me dérangeait beaucoup plus que les autres. Ce n’était pas vraiment l’argent qui me préoccupait. C’était le nombre d’années.
Alors, j’ai commencé à creuser. Et mes recherches sur le décaissement m’ont menée plus loin que prévu : jusqu’à une réflexion sur ma propre mortalité.
Le décaissement : quand les règles du jeu s’inversent
Dès notre entrée sur le marché du travail, on nous parle « d’épargne retraite ». On nous encourage à épargner tôt pour profiter des intérêts composés.
On apprend à cotiser à notre REER, à contribuer à notre CELI, puis à investir. On calcule combien accumuler à 40, 50 ou 60 ans. Et surtout, on cherche à connaître LE montant dont nous avons besoin pour prendre notre retraite.
Et puis, un jour, il faut faire exactement le contraire. Soudainement, on ne parle plus de l’accumulation de notre patrimoine, mais de son utilisation.
Au lieu d’accumuler, il faut dépenser. Au lieu de voir le solde de nos comptes augmenter, il faut accepter de le voir diminuer progressivement.
Je sais depuis toujours que cette épargne devra éventuellement se transformer en revenu. Pourtant, à l’aube de la soixantaine, j’ai fait une constatation désagréable. Je comprends les calculs, la fiscalité, les rendements, l’inflation et les risques qui peuvent affecter une retraite. Mais ce que je n’avais pas vu venir, c’est d’être confrontée à ma propre mortalité.
Passer d’épargnant à dépensier
Le décaissement consiste à utiliser progressivement notre épargne pour financer notre retraite. On détermine combien retirer de ses placements, à quel moment et dans quel ordre. Le calcul tient compte de la fiscalité, de l’inflation, des rendements, des prestations gouvernementales et de notre espérance de vie.
Mais le décaissement n’est pas qu’une opération financière. Il change aussi notre rapport à l’argent que nous avons accumulé.
Pendant 30 ou 40 ans, nous associons l’épargne à un comportement responsable. Nous maximisons nos cotisations à notre REER et investissons « dans notre avenir ». Voir notre patrimoine augmenter nous rassure.
À la retraite, il faut renverser cette logique. L’argent que nous avons accumulé pendant des années doit maintenant être dépensé.
Et pour plusieurs, la transition n’est pas facile.
La peur de manquer d’argent
La peur de manquer d’argent est bien réelle. Selon une enquête du National Institute on Ageing, elle préoccupe 48 % des Canadiens de 50 ans et plus. Et cette peur est légitime! Personne ne connaît les rendements futurs, l’évolution du coût de la vie ou les dépenses liées à une perte d’autonomie. Encore moins la durée réelle de notre retraite.
Nos projections prévoient souvent des revenus jusqu’à 90, 95 ou même 100 ans. L’objectif est d’éviter d’épuiser notre épargne trop rapidement et de lui « survivre ». Un plan de décaissement doit pouvoir s’ajuster avec le temps, selon les marchés, notre santé et nos besoins.
La peur de manquer d’argent n’a donc rien d’irrationnel. Elle témoigne souvent d’un désir très sain de conserver notre autonomie et de ne pas devenir un fardeau pour nos proches.
De plus, plusieurs personnes ont connu des moments difficiles sur le plan financier. Elles ont connu les sacrifices, les choix difficiles et l’inquiétude qui accompagne un solde bancaire trop bas.
Pour elles, épargner est plus qu’une habitude financière. C’est une façon de ne plus jamais revivre une insécurité vécue dans le passé.
Mais cette peur n’explique pas mon propre malaise.
Pourquoi est-ce si difficile de décaisser?
Des professionnels interrogés dans le cadre d’une recherche sur la peur de la mort et la planification financière ont observé cette difficulté. Ils confient même devoir encourager des épargnants à profiter davantage de leur argent. Même avec un plan fiable, ceux-ci craignent de manquer de fonds un jour.
La finance comportementale aide à comprendre une partie de cette réaction.
Tout d’abord, l’aversion aux pertes nous amène à ressentir une perte plus fortement qu’un gain équivalent. Cette réaction est bien connue en finances comportementales.
Au moment du décaissement, elle crée un paradoxe. L’argent est utilisé exactement comme nous l’avions prévu, mais la diminution de notre portefeuille peut quand même être ressentie comme une perte.
L’aversion à la dépossession peut aussi entrer en jeu. Nous avons tendance à nous attacher à ce que nous possédons déjà. Après 30 ou 40 ans, notre patrimoine ne représente plus seulement de l’argent. Il représente aussi nos efforts, notre sécurité et notre indépendance.
À cela s’ajoute un conditionnement profondément ancré. Pendant toute notre vie active, nous avons appris à accumuler et à ne pas piger dans notre épargne. Il faut maintenant désapprendre une partie de ce comportement.
Ces mécanismes expliquent notre désir de préserver notre patrimoine. Mais ils n’expliquent pas encore mon malaise.
Puis, j’ai fait une association qui m’a donné froid dans le dos. « Décaissement » ressemblait soudainement beaucoup à « décompte »…
Quand le décaissement nous confronte au temps qui reste
Il existe en psychologie un concept appelé mortality salience, soit la prise de conscience du caractère inévitable de notre propre mort.
Cette prise de conscience est différente de la peur de mourir. Il s’agit en fait de prendre conscience que notre vie est limitée. Certains événements déclenchent cette réalisation, même sans provoquer une peur consciente. La retraite est justement l’un de ces déclencheurs.
Et le décaissement va encore plus loin. Il nous demande d’intégrer notre espérance de vie dans nos calculs financiers.
À 40 ans, nous évaluons combien notre argent pourrait valoir dans 25 ans. À la retraite, le calcul s’inverse. Nous devons maintenant déterminer combien d’années notre argent devra durer.
Le décaissement mesure ce qui reste dans notre portefeuille. Indirectement, il peut aussi nous rappeler le temps qu’il nous reste à vivre.
Quand « plus tard » a une fin
Nous savons évidemment que nous ne sommes pas immortels. Pourtant, cette réalité demeure généralement à l’arrière-plan de notre vie quotidienne.
Le décaissement la rend plus difficile à ignorer. Pour planifier notre argent, nous donnons soudainement une limite au temps.
Cela pourrait-il contribuer à expliquer pourquoi certaines personnes repoussent le décaissement? Ou pourquoi elles conservent davantage d’argent que leur situation l’exige?
Certaines recherches vont dans cette direction. Lorsque notre mortalité devient plus présente, nous ne cherchons pas nécessairement à dépenser davantage. Conserver notre argent peut aussi nous procurer un sentiment de sécurité et de contrôle.
Une étude sur le décaissement a d’ailleurs observé une préférence pour des retraits plus faibles lorsque la mortalité devenait plus présente. Les chercheurs restent toutefois prudents sur les mécanismes qui expliquent cette réaction.
Autrement dit, la peur de manquer d’argent n’explique peut-être pas tout. Nous pouvons craindre d’épuiser notre épargne avant notre mort. Mais peut-être avons-nous du mal à voir notre patrimoine diminuer parce qu’il nous rappelle que le temps diminue avec lui.
Alors, comment se préparer au décaissement sans angoisser?
Pour moi, rien n’est plus efficace que de passer à l’action pour combattre l’anxiété! Voici donc quelques gestes à poser pour aborder le décaissement avec sérénité.
1. Préparer un plan de décaissement
Un plan de décaissement est essentiel. Il permet de prévoir les retraits de différentes sources de revenus, d’en mesurer les conséquences fiscales et de tester plusieurs scénarios.
Il peut inclure les revenus de retraite gouvernementaux, les rentes, les retraits du REER ou du FERR, le CELI, les placements non enregistrés et les autres sources de revenus disponibles.
Un bon plan ne peut pas éliminer toutes les inquiétudes. Il permet toutefois de tester différents scénarios et de prévoir des ajustements nécessaires. Rendements plus faibles, longévité supérieure ou dépenses imprévues : nous savons quels ajustements pourront être faits.
2. Transformer les retraits en revenu
Retirer une somme importante d’un REER peut donner l’impression de piger dans une épargne longtemps protégée. Recevoir un montant mensuel rappelle davantage le salaire auquel nous avons été habitués pendant notre vie active.
Cette différence peut sembler symbolique, mais elle ne l’est pas. Un retrait ressemble à une soustraction, tandis qu’un revenu représente davantage une continuité. Programmer des retraits mensuels peut donc faciliter la transition.
3. Prévoir une marge pour les imprévus
Une dépense imprévue peut sembler plus menaçante lorsqu’on ne reçoit plus de salaire. Conserver un fonds d’urgence accessible évite de remettre tout le plan en question au premier imprévu.
4. Décider ce que nous voulons laisser en héritage
La question de l’héritage mérite également une réflexion honnête. Vouloir transmettre une partie de son patrimoine à ses proches est parfaitement légitime.
Mais il faut pouvoir distinguer ce que nous souhaitons réellement laisser de ce que nous nous empêchons de dépenser par habitude ou par inquiétude. Sans objectif précis, « je veux en laisser aux enfants » peut devenir « je ne veux pas toucher à mon capital ».
Définir cette somme permet de distinguer l’argent destiné aux autres de celui que nous avons accumulé pour nous-mêmes.
5. Prévoir aussi de l’argent pour profiter de la vie
Un budget de retraite devrait inclure autre chose que les dépenses essentielles. Les voyages, les loisirs, les repas en famille, les projets et les activités qui nourrissent notre quotidien font aussi partie de la retraite.
Ces dépenses ne sont pas des excès. Elles peuvent être l’une des raisons pour lesquelles nous avons épargné pendant toutes ces années. Leur consacrer une somme précise peut rendre la dépense plus facile à accepter.
6. Ne pas décaisser comporte aussi un risque
En planification de retraite, nous cherchons surtout à éviter d’épuiser notre épargne trop rapidement. Mais l’excès de prudence peut aussi avoir un coût.
Certaines personnes limitent leurs dépenses malgré un patrimoine suffisant. Elles préservent ainsi leur capital pendant des années où elles pourraient davantage en profiter. Car toutes les années de retraite ne se valent pas nécessairement.
Voyager à 67 ans n’est pas toujours la même chose que voyager à 87 ans. Certains projets deviennent plus difficiles avec l’âge.
Il ne s’agit pas de dépenser sans réfléchir. Il faut plutôt reconnaître que l’argent accumulé doit aussi avoir une place dans notre vie.
En conclusion
Je ne prétends pas avoir trouvé la formule magique pour aborder le décaissement sans inquiétude. J’ai plutôt compris que cette inquiétude ne signifie pas nécessairement que notre plan est mauvais.
Elle peut aussi être une réaction très humaine à une transition importante. Épargner nous demande de penser à l’avenir. Décaisser nous demande d’accepter que cet avenir est arrivé.
Heureusement, de mon côté, je peux repousser encore de quelques années toutes ces questions existentielles. Car apparemment, « 60 is the new 50 ». 😉
